Quelques jours plus tard, le chauffeur a appris la vérité.
Ma maĂźtresse avait fait un malaise au travail.
Elle avait Ă©tĂ© victime dâune crise cardiaque et nâavait pas survĂ©cu.
Elle ne rentrerait plus jamais chez elle.
Elle ne reprendrait plus jamais le bus.
Elle ne viendrait plus jamais sâasseoir sur ce banc pour me caresser la tĂȘte.
Les humains ont des mots pour expliquer ces choses-lĂ .
Ils parlent de maladie, de cĆur, dâhĂŽpital et dâadieux.
Mais moi, je ne connaissais quâune seule vĂ©ritĂ© : ma maĂźtresse avait disparu, et personne ne savait me dire quand elle reviendrait.
Le chauffeur est revenu Ă lâarrĂȘt ce matin-lĂ .
Il sâest garĂ©, a coupĂ© le moteur et sâest assis sur la premiĂšre marche du bus.
Il mâa regardĂ© longtemps.
Puis il a baissĂ© la tĂȘte.
Je me suis approchĂ© de lui, attirĂ© par lâodeur de nourriture quâil avait apportĂ©e.
Il a posé une main sur mon dos.
Ses doigts tremblaient légÚrement.
« Elle ne reviendra pas, mon petit⊠»
Je ne comprenais pas les mots.
Mais je comprenais son chagrin.
Il avait cette mĂȘme expression que les humains ont lorsquâils regardent un endroit qui leur rappelle quelquâun quâils ont perdu.
Il a sorti son repas, en a partagĂ© une partie avec moi et sâest assis Ă mes cĂŽtĂ©s.
Nous sommes restés silencieux.
Pour la premiĂšre fois depuis des jours, je nâĂ©tais pas tout Ă fait seul.
Pourtant, lorsque le bus est reparti, je suis retourné prÚs du banc.
Je ne pouvais pas faire autrement.
Mon cĆur continuait Ă attendre ce que ma tĂȘte ne pouvait pas comprendre.
à partir de ce jour, le chauffeur a changé ses habitudes.
Chaque matin, il emportait un peu plus de nourriture que nécessaire.
Il gardait une bouteille dâeau pour moi et vĂ©rifiait que jâavais quelque chose Ă manger.
Le soir, lorsquâil terminait sa tournĂ©e, il revenait parfois sâasseoir quelques minutes prĂšs du banc.
Il me parlait de sa journée.
Il me racontait les passagers quâil avait transportĂ©s, les embouteillages, la pluie et les petits incidents de son trajet.
Je ne comprenais pas toutes ses histoires.
Mais jâaimais sa voix.
Elle me rappelait un peu celle de ma maĂźtresse lorsquâelle me parlait en rentrant du travail.
Certains jours, il arrivait avec des biscuits.
Dâautres fois, il apportait un morceau de viande ou de la nourriture pour chien.
Il attendait que je mange avant de repartir.
Et chaque fois quâil devait me quitter, il regardait le banc avec une expression douloureuse.
Il savait pourquoi je restais lĂ .
Il savait que je ne cherchais pas simplement un abri.
Jâattendais quelquâun que jâaimais.
Les jours sont devenus des semaines.
La pluie a mouillé mon pelage.
Le vent sâest glissĂ© sous mes pattes.
Parfois, je mâendormais le museau posĂ© contre le pied du banc. Dâautres fois, je me rĂ©veillais brusquement en croyant entendre les pas de ma maĂźtresse.
Je relevais la tĂȘte.
Je regardais la rue.
Puis je comprenais.
Elle nâĂ©tait toujours pas lĂ .
Le chauffeur continuait de venir.
MĂȘme lorsquâil Ă©tait pressĂ©.
MĂȘme lorsquâil avait lâair Ă©puisĂ©.
Il sâasseyait prĂšs de moi dĂšs quâil le pouvait.
Il ne me demandait plus de le suivre.
Il ne tirait plus sur la laisse.
Il avait compris que je nâĂ©tais pas prĂȘt.
Alors il faisait la seule chose quâil pouvait faire : il restait.
Et petit Ă petit, sans que je mâen rende compte, sa prĂ©sence est devenue une partie de mes journĂ©es.
