Les jours passèrent et je commençai à grandir.
Mon pelage devint plus doux. Mes yeux dorés s’ouvrirent davantage sur le monde et mon petit corps, autrefois si fragile, prit des formes rondes et confortables.
Clare était devenue mon univers.
Je la suivais d’une pièce à l’autre. Lorsqu’elle s’installait dans le salon, je venais me blottir contre elle. Quand elle travaillait, je m’installais à proximité, surveillant ses mouvements avec l’attention d’un petit compagnon qui ne voulait rien manquer.
Je dormais souvent dans le creux de son cou, là où je pouvais sentir sa chaleur et entendre sa respiration. Je m’y enroulais comme si cet endroit avait été créé spécialement pour moi.
Même lorsqu’elle prenait une douche, je m’installais devant la porte de la salle de bains.
Je n’avais pas besoin de la voir pour savoir qu’elle était là. Il me suffisait d’entendre le bruit de l’eau et ses mouvements pour rester tranquille.
David se moquait parfois de notre relation.
— Tu as adopté une ombre, disait-il à Clare.
Elle riait.
Et moi, je continuais à la suivre.
Mais notre rituel le plus important se déroulait chaque soir à 17 h 47.
À cette heure précise, je me dressais sur mes pattes arrière devant la fenêtre du salon et posais mes deux pattes avant contre la vitre.
J’observais l’allée.
Je connaissais le moment où Clare devait rentrer. J’avais appris à associer les habitudes de la maison, les sons familiers et le rythme de nos journées à son retour.
Et lorsque sa voiture apparaissait enfin, ma queue se dressait immédiatement.
Elle était là.
Je descendais de la fenêtre et courais vers l’entrée. Je l’attendais près de la porte, prêt à l’accueillir dès qu’elle franchirait le seuil.
Clare m’appelait son petit gardien.
Elle disait que je semblais toujours savoir quand elle allait rentrer.
Je ne possédais pourtant aucune horloge magique. Je reconnaissais simplement les routines de notre vie commune, ces petits repères qui devenaient familiers à force de se répéter.
Mais, pour Clare, cette habitude était l’un des détails les plus attendrissants de notre quotidien.
Elle me prenait dans ses bras, déposait un baiser sur ma tête et me racontait parfois sa journée.
Je ne comprenais pas ses mots.
Mais je comprenais sa voix.
Et je savais que, tant que je pouvais me blottir contre elle, le monde était à sa place.
Puis vint le printemps.
Au début, personne ne sembla remarquer de changement évident. Clare continuait à vivre comme avant, même si certaines journées paraissaient plus fatigantes que d’autres.
Mais moi, je commençais à modifier mes habitudes.
Je ne dormais plus aussi souvent dans le creux de son cou.
Au lieu de cela, je m’installais près du bas de son ventre, du côté gauche. Je me roulais contre elle et posais mon museau sur sa peau.
Parfois, je pétrissais doucement son vêtement avec mes pattes.
Puis je m’arrêtais.
Je levais la tête.
Et je poussais un petit cri plaintif.
Clare me caressait les oreilles, croyant peut-être que je cherchais simplement un peu plus d’attention.
Mais je revenais toujours au même endroit.
Je m’y allongeais, je pressais mon museau contre elle et je recommençais à miauler.
David finit par s’impatienter.
— Butter, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne peux pas la laisser tranquille ?
Il me repoussait doucement vers le bord du canapé ou me soulevait pour me déposer ailleurs.
Mais je revenais.
Encore.
Et encore.
Je ne savais pas expliquer ce qui me poussait à agir ainsi. Je ne pouvais pas lui dire que quelque chose me préoccupait. Je ne pouvais pas désigner une partie du corps de Clare ni leur demander de consulter un médecin.
Je ne possédais pas les mots nécessaires.
Je n’étais qu’un chat.
Je pouvais sentir, observer et réagir. Je pouvais changer de comportement et chercher à attirer l’attention. Mais je ne pouvais pas diagnostiquer une maladie ni comprendre exactement ce qui se passait à l’intérieur de son corps.
Pourtant, je revenais toujours au même endroit.
Clare commença à me regarder différemment.
Elle remarquait que je m’installais là même lorsque j’avais déjà reçu des caresses. Elle voyait que je devenais agité, puis que je me calmais seulement lorsque je restais près de son ventre.
Un soir, elle posa sa main sur ma tête et murmura :
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire, mon petit Butter ?
Je ne pouvais pas répondre.
Alors je me blottis contre elle.
Et je restai là, à écouter sa respiration.
