Avant de comprendre ce quâĂ©tait une caresse, je pensais que le monde nâĂ©tait fait que de bruit, dâair froid et dâombres terrifiantes.
Je mâappelais Biscuit.
Enfin⊠au dĂ©but, je nâavais mĂȘme pas de nom.
JâĂ©tais simplement un minuscule chaton roux, presque deux fois moins lourd que certains de mes frĂšres et sĆurs, cachĂ© derriĂšre de vieux pots en terre cuite dans un abri de jardin.
Je me souviens encore de lâodeur.
La poussiĂšre.
La terre humide.
Le bois vieilli.
Et cette odeur particuliĂšre de froid qui semblait sâinfiltrer jusque dans mes os.
Nous Ă©tions cinq Ă ĂȘtre nĂ©s lĂ .
Cinq petites boules de fourrure qui se serraient les unes contre les autres lorsque la nuit tombait.
Mes frĂšres et sĆurs Ă©taient plus courageux que moi.
Ils sortaient parfois de notre cachette.
Ils regardaient le jardin.
Ils approchaient des humains.
Moi, je restais toujours derriĂšre les pots.
Je les entendais parler.
Je les entendais rire.
Je voyais leurs chaussures passer devant lâentrĂ©e de lâabri.
Mais chaque fois quâune silhouette sâapprochait, mon cĆur se mettait Ă battre si fort que jâavais lâimpression quâil allait faire trembler toute ma poitrine.
Alors je me faisais tout petit.
Je plaquais mon ventre contre la terre.
Et je fermais les yeux.
Je pensais quâen devenant invisible, je serais peut-ĂȘtre en sĂ©curitĂ©.
Puis un jour, mes frĂšres et sĆurs sont partis.
Un par un.
Des humains venaient les chercher.
Ils les prenaient dans leurs bras.
Ils leur parlaient doucement.
Puis ils disparaissaient derriĂšre la porte.
Moi, je restais lĂ .
Toujours derriĂšre mes pots.
JusquâĂ ce quâun matin, il nây ait plus personne.
Plus aucun petit corps contre lequel me blottir.
Plus aucun bruit de pattes.
Plus aucun frĂšre ou sĆur pour me rappeler que je nâĂ©tais pas seul.
Il ne restait que moi.
Et cette peur immense.
Je ne savais pas pourquoi personne ne voulait de moi.
Peut-ĂȘtre parce que je ne venais pas vers les humains.
Peut-ĂȘtre parce que je tremblais lorsquâils approchaient.
Peut-ĂȘtre parce que je nâĂ©tais pas le genre de chaton qui sautait immĂ©diatement dans les bras.
Je ne savais pas.
Je savais seulement que jâavais peur.
Puis, un aprĂšs-midi, jâai entendu des pas sâapprocher.
Ils se sont arrĂȘtĂ©s juste devant mon refuge.
Une ombre a recouvert lâentrĂ©e.
Je me suis recroquevillé.
Une main est apparue derriĂšre les pots.
Elle avançait lentement.
TrĂšs lentement.
Je nâai pas griffĂ©.
Je nâai pas soufflĂ©.
Je nâai mĂȘme pas essayĂ© de fuir.
Jâai simplement fermĂ© les yeux aussi fort que possible.
Je pensais que cette main allait me faire du mal.
Ou peut-ĂȘtre quâelle allait repartir.
Jâattendais.
Mais rien de terrible ne sâest produit.
Des doigts ont effleuré ma fourrure.
Puis deux mains mâont dĂ©licatement soulevĂ©.
Mon corps Ă©tait tellement lĂ©ger que jâavais presque lâimpression de ne rien peser.
On mâa enveloppĂ© dans une vieille Ă©charpe.
Je tremblais tellement que mes petites pattes semblaient ne plus mâappartenir.
Puis jâai Ă©tĂ© placĂ© dans une boĂźte Ă chaussures.
Une vraie boĂźte.
Petite, sombre, avec une odeur de tissu et de poussiĂšre.
Pourtant, pour la premiĂšre fois de ma vie, je quittais cet abri.
Je ne savais pas oĂč jâallais.
Je ne savais pas qui était cette personne.
Je ne savais mĂȘme pas si je devais avoir encore plus peur.
La boĂźte bougeait doucement.
Jâentendais des bruits inconnus.
Puis une porte sâest ouverte.
Lâair avait changĂ©.
Lâodeur aussi.
Quelques secondes plus tard, le couvercle de la boĂźte sâest soulevĂ©.
La lumiĂšre mâa aveuglĂ©.
Jâai aperçu un canapĂ©.
Une table.
Des murs.
Et cet humain qui me regardait avec une expression que je ne connaissais pas.
Je nâai pas rĂ©flĂ©chi.
Jâai bondi.
Je me suis précipité sous le canapé.
Et je nâen suis plus ressorti.
